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Enterrement de Wilhelm Liebknecht 12 août 1900

Enterrement de Wilhelm Liebknecht 12 août 1900

Après la mort de Wilhelm Liebknecht en 1900, entre 120 000 et 150 000 personnes ont suivi son cercueil depuis Charlottenburg, à l'ouest, jusqu'à Friedrichsfelde, à l'est de Berlin, ou se sont massées le long des rues. Son fils Karl, qui allait fêter ses 29 ans quelques jours plus tard, n’avait pas encore entamé sa carrière politique ; son père, surnommé notamment « le Vieux » au sein du parti, était vénéré pour ses nombreux mérites, notamment dans la lutte contre le militarisme. Il convient de le rappeler ci-après, non seulement pour des raisons biographiques, mais aussi pour des raisons d’actualité : c’est déjà chez Wilhelm Liebknecht et ses camarades du XIXe siècle, parmi lesquels Marx et Engels, que commencèrent les réflexions fondamentales sur les relations entre la guerre, la paix et la course aux armements, la société et le monopole de la violence par l’État, réflexions qui redeviennent aujourd’hui très pressantes.

Eisenach

Eisenach

Milice et armées permanentes

Au cours de sa vie, Wilhelm Liebknecht a contribué à l’élaboration de quatre programmes de parti au total. Tous comportent un passage succinct sur la défense nationale, qui est approuvée, et sur les armées permanentes, qui sont rejetées. Ces deux positions étaient donc compatibles à l’époque. Wilhelm Liebknecht était un adversaire des armées permanentes, mais pas un pacifiste.

Avec August Bebel, il participa en 1866 à la fondation du « Parti populaire saxon », qui comprenait également des bourgeois, mais dont la base populaire était déjà constituée d’ouvriers. Son programme réclamait : « Une milice populaire à la place des armées permanentes ».

En 1869, le Parti populaire saxon fut absorbé par le « Parti social-démocrate des travailleurs d’Allemagne » (SDAP), dirigé par Bebel et Liebknecht. Le « Programme d’Eisenach » de ce dernier reprenait l’ancienne revendication du Parti populaire saxon. Elle était désormais formulée ainsi : « Mise en place d’une milice populaire en lieu et place de l’armée permanente ».

En 1875, à Gotha, le Parti social-démocrate des travailleurs de Bebel et Liebknecht fusionna avec l’« Association générale des travailleurs allemands » (ADAV), fondée en 1863 par Ferdinand Lassalle. C’est ainsi que naquit le « Parti socialiste des travailleurs d’Allemagne » (SAPD). Son programme de Gotha revendiquait : « La défense générale. Une milice populaire à la place des armées permanentes ».

Après avoir fait annuler la loi sur les socialistes en 1890, le SDAPD prit le nom de « Parti social-démocrate allemand » (SPD) et adopta un nouveau programme lors d’un congrès à Erfurt en 1891. Ce programme exigeait : « Une éducation à la défense générale. Une milice populaire à la place des armées permanentes ».

Cet engagement constant en faveur du remplacement des appareils militaires autoritaires par l'armement du peuple trouve ses racines dans trois sources :

Premièrement, les Lumières européennes ; deuxièmement, la lutte menée par les bourgeoisies d’Europe et d’Amérique du Nord aux XVIIIe et XIXe siècles contre la noblesse féodale et la domination étrangère ; troisièmement, la théorie exposée par Friedrich Engels dans son ouvrage « L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État » (1884) sur les relations entre la société et le pouvoir d’État.

Dans son essai « Vers la paix perpétuelle », Immanuel Kant avait formulé en 1795 : « Les armées permanentes (miles perpetuus) doivent, à terme, disparaître complètement. » Lorsque les États nord-américains se sont détachés de la Grande-Bretagne à partir de 1776, le droit de chaque citoyen de porter des armes et le rejet du monopole militaire de l’absolutisme européen figuraient parmi leurs principes fondamentaux. Il en va de même, avec des racines encore plus anciennes, pour la Suisse républicaine : l’armement de tous les hommes adultes en tant qu’élément du système de défense nationale. La Révolution française de 1789 et des années suivantes a mobilisé des armées populaires contre les armées permanentes des puissances étrangères qui la menaçaient.

Dans l’Allemagne de la période réactionnaire qui suivit les guerres napoléoniennes, les associations de tireurs et de gymnastes incarnaient le désir d’une capacité de défense venue de la base. À cette même époque, les associations d’étudiants, les « Landsmannschaften » et d’autres associations faisaient également partie de ce mouvement. Le fait qu’elles appartiennent aujourd’hui à la droite politique est le résultat d’un processus bien plus tardif de soumission de la bourgeoisie allemande face à Bismarck. À leurs débuts cependant, tout était mélangé chez eux, tout comme chez les gymnastes et les tireurs : patriotisme, voire nationalisme, antisémitisme, attitude typique des associations masculines bien sûr, beuveries et bagarres, mais aussi révolte démocratique contre le pouvoir princier absolutiste et semi-absolutiste, avec ses forces de police et ses armées. Même le fait de brandir des sabres et les carnages lors des duels pouvaient être compris comme une expression, certes assez abstruse, du droit à l’autodéfense. Le jeune Wilhelm Liebknecht était membre de telles associations à Giessen et à Marbourg.

Friedrich Engels, enfin, avait justifié dans « L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État » (1884) la nécessité de mettre fin, dans un futur ordre communiste, à l’autonomisation de l’État (y compris son armement) par rapport à la société, qui existait depuis les débuts de la civilisation. En 1893, dans son essai « L’Europe peut-elle désarmer ? », il proposa d’écarter le danger naissant d’une guerre mondiale en abolissant les armées de métier et en les remplaçant par un système de milice. Un tel régime de défense s’opposait à la conscription forcée des citoyens par l’État pour ses armées de métier : au service militaire obligatoire.

Toutes ces traditions et tous ces mouvements font partie du bagage des luttes de Wilhelm Liebknecht contre le militarisme.,

La révolution de 1848

La révolution de 1848

Le combattant de la résistance

En 1848 et 1849, Wilhelm Liebknecht prit part à la révolution allemande. Dans le Bade, il devint lieutenant d’un bataillon d’ouvriers formé à Mannheim. L’armée prussienne, qui avait envahi la région, réprima la révolution. Le commandant en chef était le « prince des boulets » : le futur empereur allemand Guillaume Ier.

C’est ainsi que débuta la lutte que Liebknecht mènera toute sa vie contre l’État militaire prussien-allemand. Il la poursuivit à son retour d’exil en Angleterre (1850-1862).

Le procès 1872

Le procès 1872

L’ennemi : l’État militaire prussien-allemand

À Berlin, l’ancien « prince des boulets » était devenu roi en 1861. En 1862, Otto von Bismarck devint ministre-président. Ensemble, ils imposèrent une réforme de l’armée (accompagnée d’une augmentation des dépenses militaires) visant à rendre le pays apte à la guerre. Devant la commission budgétaire de la Chambre des députés prussienne, Bismarck annonça son programme : ce n’est pas par des discours et des décisions à la majorité que l’on répondra aux grandes questions de l’époque, mais par le fer et le sang. C’est au cours de trois guerres contre le Danemark en 1864, l’Autriche en 1866 et la France en 1870-1871 que la Prusse a imposé par les armes l’unité de l’Allemagne. C’est dans cette perspective qu’a été fondée en 1867 la Confédération de l’Allemagne du Nord. Bismarck en devint le chancelier. August Bebel et Wilhelm Liebknecht furent élus députés au Reichstag de l’Allemagne du Nord.

Le 19 juillet 1870, la France déclara la guerre à la Prusse-Allemagne. Deux jours plus tard, le vote sur les crédits de guerre eut lieu au Reichstag. Wilhelm Liebknecht était favorable au rejet. August Bebel l’a convaincu de s’abstenir tous les deux. Certes, Napoléon III, l’empereur des Français, avait déclaré la guerre et était donc formellement l’agresseur. Mais la Prusse, par l’ensemble de sa politique menée au cours des années précédentes, en avait créé les conditions.

Le 2 septembre 1870, l'armée française capitula après la bataille de Sedan. Les troupes allemandes poursuivirent la guerre, désormais contre la République qui avait été proclamée à Paris le 4 septembre. La guerre de défense officielle contre Napoléon III s'était transformée en guerre de conquête. Le 26 novembre 1870, lors d’un deuxième vote sur les crédits de guerre, Bebel et Liebknecht s’y opposèrent.

Avec la proclamation de Guillaume comme empereur allemand le 18 janvier 1871 à Versailles, l’Empire allemand vit le jour.

Pour Wilhelm Liebknecht, l’évolution depuis 1866 n’était qu’une succession ininterrompue de défaites. En 1848-1849, il s’était battu pour l’unité de l’Allemagne : une république démocratique, conquise par une révolution venue d’en bas. Or, c’était désormais le contraire qui avait vu le jour, un État autoritaire, instauré par une contre-révolution venue d’en haut. Karl Marx le caractérisait ainsi en 1875 : il n’était « rien d’autre qu’un despotisme militaire, enrobé de formes parlementaires, mêlé d’éléments féodaux et, en même temps, déjà influencé par la bourgeoisie, structuré de manière bureaucratique et gardé par la police ». (MEW 19, p. 29)

C’était également l’avis de Wilhelm Liebknecht. L’Empire allemand, un monstre étatique au cœur de l’Europe, devint une catastrophe pour le continent et une grande partie du monde.

Une transformation des relations entre les forces armées et la société, qui commençait alors à s’opérer, y contribua. La politique de Bismarck jusqu’en 1870 pouvait encore s’inscrire dans la doctrine classique du XIXe siècle du général prussien Carl von Clausewitz (1780 – 1831), selon laquelle la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens. Mais lorsqu’il suivit en 1871 les généraux qui imposèrent l’annexion de l’Alsace-Lorraine, ce rapport s’inversa. La primauté de l’armée imprégna l’ensemble de la société. C’est ce que Wilhelm Liebknecht entendait par « militarisme », qu’il combattait.

Il ne s’est jamais résigné à l’Empire allemand né dans ces conditions. Marx et Engels, en revanche, y ont immédiatement vu des avantages collatéraux. Le mouvement ouvrier allait se regrouper, son centre de gravité allait se déplacer de la France vers l’Allemagne, ce qui signifiait également la prépondérance de la théorie marxiste sur les conceptions du Français Proudhon : c’est ce qu’écrivait déjà Marx à Engels le 20 juillet 1870, un jour après le début de la guerre. (MEW 33, p. 5) Et celui-ci s’exprima avec enthousiasme « à propos de nos soldats qui prennent d’assaut à la baïonnette une position retranchée face à des mitrailleuses et des fusils à chargement par la culasse » (ibid., p. 30).

Ces remarques, qui semblent aujourd’hui macabres, correspondaient à la conception qu’avaient Marx et Engels d’une évolution de la société bourgeoise dans laquelle tous les éléments constitutifs, y compris la force des armes, convergeaient vers un point de maturité révolutionnaire. Il était donc essentiel que le mouvement ouvrier soit bien organisé, doté d’une théorie appropriée et également capable sur le plan militaire – au plus tard lorsque les sociaux-démocrates constitueraient la majorité parmi les personnes aptes au service militaire. Wilhelm Liebknecht, à qui Marx et Engels reprochaient régulièrement de ne pas savoir penser de manière dialectique, était étranger à de telles réflexions. Il était resté le milicien radical-démocrate de 1848-1849 et n’était pas devenu le stratège d’une future révolution prolétarienne.

L’histoire des origines de la guerre franco-allemande de 1870-1871 ne cessait de le hanter. En 1891, il publia une brochure intitulée « La dépêche de l’Ems ou comment on fait la guerre ». Il y tentait de prouver que Bismarck avait délibérément provoqué la déclaration de guerre française en juillet 1870. À cette fin, il aurait publié un télégramme (appelé à l’époque « dépêche ») qui lui était adressé, dont il avait falsifié le contenu, afin d’empêcher le règlement pacifique d’un conflit entre la France et la Confédération de l’Allemagne du Nord.

« Politique mondiale »

La course aux armements et la soi-disant « politique mondiale » – que d’autres appelaient alors « impérialisme » – furent les deux grands thèmes des discours de Wilhelm Liebknecht au cours de la dernière année de sa vie. Son tout dernier discours, prévu pour août 1900, était consacré à ce danger. Il ne put le prononcer, car il mourut avant cette date ; ce discours devint son héritage. Wilhelm Liebknecht demanda à son fils Karl de prendre le relais à sa place. Dès la mort de son père, Karl Liebknecht entama son combat contre le réarmement et la guerre. Le 2 décembre 1914, il vota contre les crédits de guerre. Il reprit la tâche qui était devenue trop lourde pour son père.

Wilhelm Liebknecht

Wilhelm Liebknecht

Que reste-t-il ?

Wilhelm Liebknecht est mort le 7 août 1900, dans la nuit, alors qu’il venait de rentrer de la rédaction du « Vorwärts », tout à coup, d’un instant à l’autre, sans douleur, d’après tout ce que nous savons. Il reste ainsi dans notre mémoire comme un heureux habitant du XIXe siècle, au cours duquel se sont préparées les catastrophes du XXe siècle, mais qu’il n’a pas eu à vivre.

Il a été épargné de bien des choses qui lui auraient brisé le cœur : à savoir la destruction de l’œuvre de sa vie, la social-démocratie allemande qu’il avait cofondée et unifiée, par sa scission pendant la Première Guerre mondiale, et la honte que le groupe parlementaire du SPD au Reichstag ait approuvé les crédits de guerre le 4 août 1914. Même son fils Karl, qui s’y était opposé dès le début, s’était encore rangé ce jour-là à la majorité, avant de marquer le coup par son « non » le 2 décembre.

Comment son père se serait-il comporté ?

Le 2 mars 2026, la « Frankfurter Allgemeine Zeitung für Deutschland » a consacré une page entière à Wilhelm Liebknecht à l’occasion de son 200e anniversaire (n° 51, 2 mars 2026, p. 6). Le politologue Franz Walter y retrace de manière appropriée son action politique. Le texte est précédé d’une photo. Elle montre le groupe parlementaire social-démocrate au Reichstag en 1889 (donc encore sous le régime de la loi sur les socialistes) avec August Bebel et Wilhelm Liebknecht, devant une plaque accrochée au mur sur laquelle figure une citation du philosophe Johann Gottlieb Fichte (1762 – 1814) : « C’est aussi dans la guerre et en la traversant ensemble qu’un peuple devient un peuple ».

Il s’agissait de la guerre contre Napoléon Ier. La photo suggère que la social-démocratie allemande s’était déjà montrée prête pour la guerre dès 1889.

La photo a manifestement été prise au Reichstag, dans la même salle où d’autres députés se sont également fait photographier – devant le mur où figure la citation de Fichte. On y voit par exemple Ludwig Windthorst, du Parti du Centre allemand, et Johannes Miquel, du Parti national-libéral, dans le même décor.

La page consacrée à cet anniversaire dans la FAZ induit en erreur. L’abstention de Wilhelm Liebknecht en juillet 1870 et son « non » en novembre 1870 lors des votes sur les crédits de guerre dans le cadre de la guerre franco-allemande ne mènent en aucun cas au « oui » du groupe parlementaire du SPD le 4 août 1914, mais bien au « non » de son fils Karl Liebknecht le 2 décembre 1914.

 

"Je ne tirerai pas"

"Je ne tirerai pas"

Am 29. März 2026 ist der 200. Geburtstag Wilhelm Liebknechts. Die Geschichte des 20. Jahrhunderts hat diesen Mitgründer der deutschen Sozialdemokratie in den Schatten seines Sohnes Karl gestellt, des Kämpfers gegen Militarismus und Krieg. Zeitgenossen der beiden sahen dies zunächst anders. Georg Fülberth ist Politikwissenschaftler mit den Forschungsschwerpunkten Theorie und Geschichte des Kapitalismus und Geschichte der Arbeiterbewegung. Von 1972 bis 2004 lehrte er als Professor für Politikwissenschaft an der Universität Marburg.

L'article en allemand : https://comprendreavecrosaluxemburgdocumentsetdossiers.over-blog.com/2026/06/wilhelm-liebknecht-als-antimilitarist.html

Tag(s) : #Wilhelm Liebknecht
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