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Essentiel. R. Thomas. La politique socialiste et le problème colonial de 1905 à 1920

C'est une analyse remarquablement précise et circonstanciée, en cela, elle est essentielle.

R. Thomas Outre-Mers. Revue d'histoire Année 1960 167 pp. 213-245 https://www.persee.fr/doc/outre_0300-9513_1960_num_47_167_1320

Dans la mesure où la S.F.I.O. a joué un rôle dans la vie politique française, les événements ont amené peu à peu le parti à préciser sa position en face des questions coloniales et à élaborer une véritable doctrine coloniale. Nous nous attacherons ici à l'histoire de la décade qui précéda la Grande Guerre, nous verrons marxistes orthodoxes et réformistes se heurter dans les congrès du parti ; nous suivrons les interpellations de Jaurès à propos du « guêpier marocain ». Avec lui, les expéditions coloniales seront condamnées au nom de la paix.

Le congrès (1) qui se tint à la salle du Globe en février 1905 inaugurait une importante période dans l'histoire du socialisme français. Il coïncidait avec un tournant décisif de la politique française.

La décade qui précéda la guerre mondiale fut, pour le socialisme européen, « une période d'expansion presque continue ». En France, la S.F.I.O. vit ses effectifs passer de 34.000 à 73.000 adhérents. Son importance sur le plan électoral s'accrut dans des proportions identiques : 880.000 voix et 52 députés en 1906, 1.400.000 bulletins et 103 élus en 1914. Cette augmentation (numérique) contribue à faire passer au premier plan « l'action législative et parlementaire ». Analysant les conséquences de cette évolution, Paul Louis déclare dans son Histoire du Socialisme en France 2 que « les succès plus apparents que réels remportés ici préparèrent un glissement vers le réformisme ».

1. Dit « Congrès de l'Unification ».

2. Paul Louis, Histoire du Socialisme en France, ch. x.

C'est dans la hantise de la guerre que le parti socialiste se développa. Delcassé avait resserré les liens qui unissaient la France à la Russie. Entre 1898 et 1902, il avait conclu avec Prinetti une série d'accords économiques, coloniaux et qui consacrèrent le rapprochement franco-italien.

Enfin, le 8 avril 1904, 1' « Entente » était scellée avec la Grande-Bretagne.

En reconnaissant les droits de l'Angleterre sur l'Egypte, de l'Italie sur la Tripolitaine, Delcassé avait obtenu de ces deux puissances sa liberté d'action au Maroc.

Mais, selon l'expression de J. Paul Boncour, sa politique « opposant à la prépondérance germanique l'équilibre était incontestablement une politique de conflit ».

Le parti socialiste en perpétuel accroissement allait donc s'efforcer de s'opposer aux risques de conflit en général et spécialement à ceux qui naîtraient de la conquête du Maroc ; ce sera là, en effet, un facteur de tension croissante entre la France et l'Allemagne. Ce climat de préparation à la guerre allait contribuer, sous l'impulsion de Jaurès, à faire de la politique coloniale socialiste un élément de la politique du parti. C'est ce fait qui orienta l'attitude parlementaire de la S.F.I.O.

Mais dans les congrès, s'opposèrent régulièrement les orthodoxes qui considéraient l'anticolonialisme comme une plate-forme d'opposition et les réformistes qui leur reprochait de faire œuvre stérile.

L'orthodoxie marxiste

Marx avait dénoncé en son temps le colonialisme mercantiliste né avec les grandes découvertes, et dont « les procédés attendrissants d'accumulation primitive du capital » signalaient « l'ère capitaliste à son aurore » (1).

II démontrait le rôle joué par le régime colonial dans le développement de la navigation et du commerce, dans la naissance des sociétés à chartes. Il soulignait l'importance des débouchés coloniaux pour les manufactures naissantes. A une époque où la supériorité commerciale déterminait la supériorité industrielle, le monopole du marché dans les colonies décuplait la facilité d'accumulation du capital. Il indiquait ainsi la part prise par la colonisation de l'ancien régime dans la naissance et le développement du capitalisme moderne.

Mais cette forme mercantile de la colonisation, liée à la pénurie s'éteignait dans le siècle même où il la stigmatisait.

Le progrès économique lié au développement du capitalisme industriel et à l'apparition de pays nouveaux dans le commerce mondial devait entraîner une chute sensible des prix et un ralentissement de l'activité commerciale. Cette dépression économique sensible, surtout à partir de 1873, était à l'origine d'une extension du chômage, d'une baisse générale des salaires et d'une crise de surproduction.

Devant la menace accrue de concurrence, les pays s’engageaient un à un sur la voie du protectionnisme qui devait engendrer la renaissance de l'impérialisme colonial.

C'est sur cet aspect économique de la colonisation la critique socialiste. Le Colonialisme (1) de Paul Louis la résume parfaitement. Ce véhément pamphlétaire n'avait d'ailleurs qu'à puiser dans les discours de J. Ferry pour y trouver la matière de son analyse.

« Du jour où un état a renforcé son outillage, substitué la machine aux bras humains et l'usine au petit atelier, du jour où la concentration capitaliste y a déchaîné ses conséquences logiques et universelles, il entre nécessairement dans la carrière des conquêtes ».

D'une manière moins brutale et sans y voir une séquelle du capitalisme, J. Ferry et ses disciples n'affirmaient pas autre chose. Pour eux, en effet, le but recherché était l’industrialisation à outrance de la France que le protectionnisme des U.S.A. et de l'Allemagne risquerait sans cela de paralyser.

1. Paul Louis, Le Colonialisme, Bibliothèque Sociale, Paris, 1905.

Mais la recherche de débouchés était inévitablement liée à cette industrialisation. L'acquisition de colonies devant, dans l'esprit des néo-mercantilistes, remplacer les marchés fermés par le protectionnisme. Etienne, ministre des Colonies, déclarait en 1899 : « L'industriel français pourra jeter dans les colonies le trop plein de sa production ».

Paul Louis ne faisait que reprendre de semblables affirmations d'une franchise brutale, lorsqu'il écrivait : « C'est parce que la classe possédante recherche soit des débouchés pour les produits de ses usines, soit un placement pour ses réserves d'argent, soit de nouvelles sources d'exploitation et de richesses qu'elle a détourné l'action publique vers les entreprises d’outre-mer. »

Ainsi, pour Paul Louis, la politique coloniale, « fille de la politique industrielle » selon l'expression de J. Ferry, est « la dernière carte du capitalisme aux abois, affolé par la menace croissante d'une surproduction qu'il ne peut conjurer. « 

La différence essentielle qui sépare l'argumentation de Ferry, expliquant à la Chambre la nécessité de la colonisation, de la critique qu'en fait la doctrine marxiste, réside dans l'optique des deux parties.

Ferry voyait dans la colonisation une nécessité d'ordre industriel. Il affirmait que « l'exportation est un facteur de la prospérité publique pour les pays qui progressent dans le régime manufacturier ».

Paul Louis y voyait une conséquence des contradictions internes du capitalisme qui produit toujours davantage, en augmentant ses bénéfices au détriment de l'ouvrier (qui est aussi le consommateur). C'est ce qu'exprimait la résolution votée à Romilly en 1895 par le P.O. F. : « La politique coloniale est une des pires formes de l'exploitation capitaliste ; elle tend exclusivement à élargir le champ des profits de la classe en épuisant de sang et d'argent le prolétariat producteur. »

« Dans Madagascar, après le Tonkin et le Congo, la petite France capitaliste n'a vu et cherché que l'écoulement fructueux des produits de leur travail volés aux travailleurs de France. La seule façon réellement humaine d'assurer des débouchés à la production moderne est de permettre aux producteurs maîtres sous la forme sociale des moyens de production, de consommer eux-mêmes les richesses sorties de leur activité manuelle et intellectuelle ».

II n'est pas possible, dit la doctrine marxiste, aux gouvernements qui décident l'acquisition de débouchés outre-mer, d'en donner les raisons économiques. Ils cachent sous de « brillants sophismes » une nécessité inéluctable.

La cynique franchise d'un Ferry fut obligée de s'entourer de précautions oratoires. Les raisons que les gouvernements successifs ont avancées pour justifier leur intervention et décider le Parlement à voter des crédits sont inspirées de considérations hautement morales.

C'est ainsi que Ferry en France, Crispi en Italie, ont invoqué la mission civilisatrice de leurs pays. Les peuples civilisés, affirment-ils, qui bénéficient d'une avance considérable dans le domaine technique, intellectuel et moral ont le devoir de coloniser les races barbares dont la misère est inimaginable.

Le congrès de Stuttgart * démontrait en 1907 que « la mission civilisatrice dont se réclame la société capitaliste ne lui sert que de prétexte pour couvrir sa soif d'exploitation et de conquête». On a aussi utilisé « le thème du dynamisme d'un peuple jeune », de la force d'expansion d'un pays civilisé pour justifier les entreprises coloniales, soulignait Paul Louis.

C'est Leroy Beaulieu qui proclamait la nécessité de conserver à la France « une vaste carrière d'expansion et ce champ nécessaire à l'idéal dont ne peut se passer complètement un peuple qui n'est pas caduc ».

Mais c'est surtout au nom de la grandeur, de l'honneur et de la puissance française que les gouvernements ont colonisé. « La politique d'abdication, disait Ferry, je sais bien que vous ne la voterez pas. Dites que vous avez voulu une France grande en toute chose, grande par les arts de la paix, grande par la politique coloniale ». On avançait encore des nécessités stratégiques : « Regardez la carte du monde et dites-moi si les étapes de l'Indochine, de Madagascar, de la Tunisie ne sont pas nécessaires pour la sécurité de notre navigation ».

Enfin, pour justifier les interventions, on faisait appel à des raisons d'opportunité : « La politique des mains nettes, c'était de toute évidence l'Italie à Tunis nous prenant à revers, l'Allemagne en Cochinchine, toutes deux en Nouvelle- Guinée. En un mot : la banqueroute de nos droits et de nos espérances, un nouveau traité de 1763 sans l'excuse de Rossbach et de la Pompadour ».

1. Compte rendu sténographique. BDI.

La doctrine marxiste refuse de voir dans ces arguments autre chose que des duperies scandaleuses cachant la véritable raison des entreprises coloniales.

« Un seul parti peut, sans se blesser, s'armer du Tonkin et en frapper ses adversaires », écrivait J. Guesde dans le Cri du Peuple (14 août 1885). « C'est le parti ouvrier, parce que seul, partout et toujours, sans se laisser arrêter par les grands mots aussi vides de sens que pleins de sang, de prestige national et d'honneur du drapeau, il s'est élevé contre toute idée de conquête, surtout de conquête commerciale ».

Mais ces sophismes que dénonçaient si violemment les doctrinaires du marxisme, ne devaient, selon P. Louis, que préparer les esprits à l'intervention. Pour emporter l'adhésion ou la ratification de l'Assemblée, les gouvernements utilisaient des procédés identiques que P. Louis a mis en lumière.

Des négociants mettent un pied dans un pays déterminé et y entreprennent un commerce fructueux. Des diplomates sont alors envoyés pour veiller à la sécurité de la vie et des biens de leurs nationaux. Ils signent avec les souverains locaux des « traités équivoques ». On fait alors miroiter aux yeux du souverain les avantages du progrès : « II se passionne tour à tour pour les feux d'artifice, la bicyclette et le fauteuil de dentiste dont il veut faire son trône » 1. Il s'endette peu à peu jusqu'au jour où il ne peut plus faire face à ses échéances. Une banque internationale le renfloue tandis que, dans les coulisses, les puissances intéressées se livrent à des « opérations de compensation ». La France cède l'Egypte à la Grande Bretagne mais celle-ci lui reconnaît des droits sur le Maroc. L'Italie se désintéresse de la question et on lui laisse les mains libres en Tripolitaine.

Alors, « les agents de la conquête industrielle et financière font croire par leur attitude aux indigènes à ce dessein de conquête ». Quelques Européens sont massacrés, leurs maisons sont pillées. « Le drapeau est engagé, l'honneur de la France est en jeu».

1. H. Brunschwig, La Colonisation française, p. 235.

Depuis quelque temps déjà, les journaux de la bourgeoisie « préconisent l'emploi de la force » pour faire cesser ces abus scandaleux, « contraires au droit international et aux traités d'amitié et de libre négoce ». Le gouvernement se décide alors généralement pendant une période de vacances à déclencher une simple opération de police contre les « Kroumirs » pillards.

A la rentrée des Chambres, les députés, trop heureux d'avoir eu la main forcée, sanctionnent la décision gouvernementale •et votent les crédits. Il est d'ailleurs trop tard pour reculer.

Quant à la pénétration dite pacifique, affirmait P. Louis à l'issue de cette analyse, elle évolue invariablement pour des nécessités de sécurité des transports en intervention armée.

« Si la conquête violente ne précède pas toujours la de la souveraineté, elle accompagne presque toute main-mise européenne. La domination européenne implantée par la force ne se maintient que par la force ».

La politique coloniale, condamnable tant pour les sordides intérêts qui l'inspirent que pour l'hypocrisie de l'idéologie qui les dissimule, l'est aussi, déclarait en substance Paul Louis, pour les conséquences désastreuses qu'elle détermine.

Elle est néfaste pour le prolétariat des puissances et pour les peuples qu'elle assujettit. Elle est une menace perpétuelle pour la paix du monde.

Certes, la colonisation est une source de profit pour le capitalisme qui y trouve les débouchés nécessaires à son industrie. C'est la bourgeoisie qui bénéficie de placements fructueux pour ses capitaux, c'est elle qui encaisse les dividendes « dans cette nouvelle manière de société en participation ». Mais la «lasse possédante n'est qu'une minorité dans la nation, « car c'est la collectivité tout entière qui paie les frais d'expédition, d'occupation, d'administration ; c'est elle qui garantit les arrérages de la dette coloniale ». Et dans cette collectivité, c'est la classe ouvrière sur qui retombe la part d'impôt des capitalistes dans un régime de salariat qui doit « payer la carte, affronter un climat meurtrier, soumettre une race insoumettable », tout ceci pour « l'emmillionement d'un certain nombre de Roustan et d'Elias Mussalli ».

« La colonisation, concluait P. Louis, est une mauvaise affaire pour un peuple, mais pleine d'intérêt pour la classe dirigeante».

D'ailleurs, cet intérêt risque d'être illusoire à plus ou moins longue échéance. Initialement, en effet, la colonisation profite à l'industrie nationale en amenant sur le marché la demande de nouvelles couches de consommateurs, en apportant des matières premières à une industrie nouvelle. Les profits du capitalisme sont momentanément accrus et le chômage se résorbe. Les capitalistes peuvent même consentir des de faveur à leur prolétariat national. C'est le cas de l'ouvrier salarié Outre-Manche dont la condition est supérieure à celle d'un prolétaire français ou allemand.

Mais assez rapidement, « les possessions révolutionnées par le capitalisme » essaient de produire à leur tour. Or, la présence sur leur territoire d'une main d'œuvre à bas prix leur donne une position de premier plan dans la concurrence internationale. Le vin algérien menace les viticulteurs français. Ce phénomène engendre tôt ou tard une surproduction et une recrudescence de chômage.

« Le colonialisme accentue l'antagonisme entre la grande et la petite propriété, entre la grande et la petite industrie. Il accroît la masse du prolétariat et sa misère ».

D'autre part, le fait de planter un drapeau n'entraîne pas nécessairement l'ouverture d'un nouveau marché, « ce qui détermine une communauté à donner sa préférence à tels c'est le prix et la qualité du produit, c'est aussi la facilité et la rapidité du transport. Ainsi croule, affirmait P. Louis, l'un des dogmes chers aux colonialistes ».

Désastreuses pour les ouvriers, les conséquences du colonialisme sont catastrophiques pour les peuples subjugués, ajoutait le polémiste socialiste.

La thèse de la supériorité technique, intellectuelle et morale de la race blanche sur les autres races est érigée en principe : « Les actes fameux imputés à l'administrateur Toqué dans le Haut Congo découlent directement de la doctrine qui prévaut parmi les fonctionnaires et les trafiquants d'Afrique : c'est que le nègre n'est pas un homme et que sa vie n'est pas digne d'estime ».

Cette thèse n'est d'ailleurs que le fruit honteux des inavouables du profit capitaliste. Le colonialisme a besoin de massacrer, de spolier et d'asservir les indigènes pour vivre- II ne peut subsister que par la contrainte.

Le congrès de Stuttgart, après ceux de Paris et affirmait en 1907 : « La politique coloniale capitaliste, par son essence même, mène nécessairement à l'asservissement, au travail forcé et à la destruction des populations indigènes ».

Enfin, et c'est sur cet effet qu'insistait Jaurès, le colonialisme en avivant les rivalités internationales et en multipliant les points de friction entre les nations capitalistes, ajoute « une menace de guerre plus générale et plus immédiate à toutes celles qui assaillent déjà l'humanité ». La France et l'Angleterre se défient à Fachoda, la France et l'Italie en Tunisie, la France et l'Allemagne s'affrontent au Maroc. La colonisation engendre fatalement un accroissement considérable des armements et en particulier du potentiel des marines de guerre. Elle offre un champ de manœuvre idéal aux armées nationales que les guerres coloniales maintiennent sur pied de guerre.

Psychologiquement, les entreprises lointaines « ont maintenu intact le prestige de l'uniforme et l'autorité du sabre ». Elles sont des pépinières de « généraux, de coups d'état et de civils ».

« De retour en France, écrivait Ch. Rappoport dans le Socialisme (1), ces tristes héros pourraient être mis en face de mouvements populaires qui seraient traités comme des Marocains» ; d'autant plus d'ailleurs que les techniciens ont permis à des Ferry ou à des Crispi de restaurer dans leur plénitude les prérogatives de l'exécutif et de se comporter comme des dictateurs. En bref, « une détérioration continue de l'esprit public a suivi partout la phase de la conquête exotique ».

Mais l'espoir demeure car le colonialisme, si désastreux pour les exploités quels qu'ils soient, porte en lui le germe de mort qui anéantira la société capitaliste. En effet, si les colonies jouent un instant un rôle salvateur pour l'industrie nationale congestionnée, elles ne tardent pas à aggraver leur sort. La modernisation des techniques et la révolution dans les pays subjugués contribueront à accroître les contradictions internes du capitalisme et à étendre les de classe.

1. Février 1908.

« Le colonialisme issu du mécanisme capitaliste, concluait P. Louis, déchaîné par les convoitises et les besoins pressants des possédants, hâte l'effondrement de la société actuelle et universalise les conflits sociaux ».

Attitude marxiste devant le Colonialisme

C'est sur cette analyse que se fondait la position du parti socialiste en face de la colonisation.

Dans la perspective de l'interprétation matérialiste de l’histoire, la solution de tous les problèmes dépend de celle qui est apportée au problème économique. En particulier, les questions que pose la colonisation sont insolubles, si ce n'est dans le cadre d'une société socialiste. Elle seule « pourra offrir à tous les peuples la possibilité de développer pleinement leur civilisation... en mettant par toute la terre les richesses du sol au service du progrès de l'humanité tout entière » 1. Dès lors, c'est le capitalisme lui-même qu'il faut abattre, puisque la socialisation des moyens de production doit entraîner la disparition automatique du colonialisme. Que les socialistes conquièrent le pouvoir, pacifiquement si possible, sinon révolutionnairement, qu'ils exproprient alors avec ou sans indemnité les capitalistes, qu'ils socialisent les instruments de production et de circulation et le reste leur sera donné par surcroît. Les vols et les crimes du colonialisme disparaitront avec le régime qui leur a donné naissance.

La tâche des partis socialistes est d'ailleurs facilitée du fait que « l'expansion coloniale apparaît comme l'une des manifestations organiques du régime capitaliste ». Et puisqu’il est un produit de ce régime, le « colonialisme » ne peut que concourir avec les autres phénomènes économiques à la catastrophe finale selon la dialectique marxiste.

1. Congrès International. Stuttgart 1907.

Il n'est donc pas question pour la doctrine marxiste de « s'opposer avec succès à l'expansion exotique qui découle avec une inflexible fatalité du régime économique lui-même ». Il ne s'agit pas davantage de promouvoir une politique socialiste. « Au sein d'une société capitaliste, on ne peut faire de politique coloniale socialiste », écrivait le 9 octobre 1907 l'éditorialiste du Socialiste. Et Bracke-Desrousseaux précisait deux années plus tard dans le Socialisme de Guesde : « Bon gré, mal gré, on entame la prise de possession du Maroc. Pourquoi ? Pour la satisfaction et les profits d'une centaine de gros industriels et banquiers. C'est de cela qu'il s'agit lorsque le parti socialiste prend à partie la politique coloniale et non pas comme les radicaux le croient ou feignent de le croire, de proposer une autre politique coloniale ». Cette référence au matérialisme historique pour déterminer l'attitude socialiste conduit à un comportement d'observateur passif. Grâce à la doctrine, le socialiste n'est plus que le spectateur amusé d'une querelle entre états bourgeois. « II n'interviendra que pour ramasser leurs dépouilles ».

Mais sur cette interprétation un peu restreinte de la doctrine marxiste, vient se greffer la tradition du socialisme français qui interdit le quiétisme devant les crimes coloniaux. La doctrine, en effet, n'interdit pas de sacrifier à la tradition, à la condition toutefois que toute protestation de ce chef vise le capitalisme.

La tradition, toute imprégnée de l'esprit de 1789 et de 1848, est humanitaire, égalitaire et universaliste. Elle pose en le droit à la nationalité et le respect de l'homme.

Les socialistes seront hostiles à la colonisation qui ignore l'un et l'autre. Ils pourront se faire les avocats des indigènes en revendiquant pour eux les droits essentiels tels que la de l'existence et de la subsistance.

Mais les principes mêmes sur lesquels se fonde la tradition poussent ces revendications jusqu'à ses conséquences logiques : le droit civique complet. C'est alors que la tradition se heurte à l'incapacité d'adaptation immédiate des indigènes au mécanisme civique de la démocratie. Les socialistes en sont donc réduits à la revendication des droits élémentaires de l'homme, aux « sauvegardes d'existence » chères à Rouanet 1 et à adresser à la colonisation capitaliste des critiques d'ordre économique.

Le résultat, c'est que l'information du public est réduite au minimum, ce qui est un climat éminemment défavorable- au marxisme.

1. Revue Socialiste, février 1906.

L'indigène est un être abstrait que le public concrétise en en faisant un homme de mentalité européenne.

Il n'est pas nécessaire de souligner l'opposition fondamentale entre la doctrine et la tradition.

La première conduit pratiquement à attendre la réalisation de certaines conditions objectives, nécessaires à l'avènement politique du prolétariat. La seconde interdit la passivité devant les crimes commis contre des hommes d'une autre race.

Aucune coordination logique ou tactique ne les unit. Chaque tendance y puisera librement selon son tempérament : les « guesdistes » tenant essentiellement à la doctrine ; les «réformistes» inspirés principalement par la tradition. De cette contradiction radicale, découle la nécessité pour la S.F.I.O. de demeurer dans l'opposition. « Nous résolvons notre opposition intérieure, avouait Fournière en 1908, en tirant d'elle tout ce qui nous permet de combattre les actes du gouvernement ». P. Louis ne demandait rien d'autre dans un rapport publié le 7 août 1907 dans le Socialiste et adopté un mois plus tard au congrès de Nancy.

Il conseillait sans ambages de « tirer parti des scandales qui s'attachent partout aux entreprises lointaines ». C'est ce que faisaient des quotidiens comme L'Humanité ou des revues comme le Socialisme. Dans leur esprit, le gouvernement « redouterait « l'obstination des socialistes à montrer par des faits et documents l'action de la flibuste financière dans l'affaire marocaine comme dans toutes les conquêtes coloniales ». P. Louis posait aussi en principe dans le même rapport, le devoir pour la S.F.I.O. de décrire les causes, les méthodes et les effets du colonialisme. Il estimait nécessaire de souligner le plus fréquemment possible la contradiction entre la thèse « ferryste » des débouchés et l'apparition d'une concurrence coloniale.

En somme, le bagage colonial des socialistes était assez rudimentaire et leur opposition à la politique coloniale découlait « de leurs principes généraux métropolitains plutôt que d'une expérience coloniale qu'ils ne possédaient pas et ne pas à posséder ».

1. Revue socialiste.

C'est ce que traduisait le vote par le congrès de Nancy * d'une résolution protestant « contre les actes de barbarie commis à Casablanca, ajoutant de nouveaux monceaux de cadavres à ceux de Nantes, de Narbonne et de Raon L'Etape. « Le parti socialiste y constatait une fois de plus la faillite de la démocratie bourgeoise et invitait la classe ouvrière » à en tirer les conclusions pour son émancipation. La doctrine dans cette période est conçue en fonction des nécessités de la politique intérieure sans aucune considération des peuples subjugués.

 
Le point de vue des réformistes

« L'Unité » n'avait pas fait disparaître les différences d'ordre doctrinal et tactique au sein du parti socialiste. Dans le domaine colonial en particulier, persistait en dehors de la ligne officielle qui fut jusqu'en 1908 celle du marxisme orthodoxe des «guesdistes » ou des « blanquistes », une tendance réformiste ou opportuniste.

Cette orientation politique était renforcée par les succès électoraux du parti socialiste : « Dans une certaine mesure, souligne P. Louis dans L’Histoire du Socialisme en France, les succès plus apparents que réels remportés ici contribuaient à préparer un glissement vers le réformisme ».

D'ailleurs, à l'étranger même, certains leaders socialistes montraient la voie aux réformistes français en faisant de graves restrictions sur l'anticolonialisme systématique de la doctrine. Bernstein (2), dans son Socialisme théorique et social, démocratie pratique, défendait l'acquisition par l'Allemagne de Kiao Tcheou au nom de la défense et de la consolidation des intérêts du commerce allemand en Chine. Hyndman (2)  affirmait que l'existence de l'Angleterre dépendait de sa domination sur les mers. « Comme socialistes, ajoutait-il, nous avons beau être ennemis des armements, il nous faut pourtant bien reconnaître le fait ».

1. Quatrième congrès national, 1907. 2. Cités par Lelio Basso. Cahiers Internationaux, n° 9-10. revue d'histoire d'outre-mer 15

Sans aller aussi loin, les opportunistes de la Revue Socialiste déploraient que le parti socialiste n'eût pas de politique coloniale traduisant ainsi « son caractère négatif et pure ».

« La critique observe, scrute, analyse et c'est sur elle que toute science se fonde », écrivait Fournière, directeur de la Revue 1. «Mais nous ne critiquons pas, nous résolvons notre contradiction doctrine-tradition en tirant d'elle tout ce qui nous permet de combattre les actes du gouvernement ». Il voyait d'ailleurs dans cette contradiction l'impossibilité pour le parti socialiste d'être un parti ministériel « car alors, il lui faudrait construire ».

Fournière reconnaissait la valeur des campagnes d'un Rouanet dénonçant l'habitude prise au Congo de faire mourir de faim femmes et enfants, otages répondant de la négligence ou de l'impuissance des contribuables à payer tout l'impôt. Mais il ne voulait y voir que « l'expression protestataire » de la politique coloniale socialiste. Et il se demandait quelle serait cette politique le jour où l'accroissement du parti sur le plan électoral rendrait inévitable son accession au gouvernement.

« En prenant le pouvoir, le parti socialiste trouvera tout un lot de colonies qu'il ne pourra songer à abandonner. Les gérera-t-il ? » Fournière posait la question sans y répondre, soulignant simplement la nécessité pour le Parti d'avoir une politique coloniale.

Mais il tranchait la question de la légitimité de la colonisation en montrant que le problème de droit était en réalité un problème de nécessité.

1. Revue Socialiste, février 1908.

Des voyageurs se sont établis, disait-il, dans un pays. Au début, l'accueil des indigènes est excellent et les relations cordiales. Mais un jour, ils sont massacrés. On aurait pu les expulser, si on avait à s'en plaindre, sans recourir à ces procédés de brigands. Il faut alors, pour l'exemple et pour la sécurité de ceux qui restent ou qui iront, que des réparations soient exigées. Mais on ne sait à qui les réclamer. S'il y a un gouvernement, il se dérobe en déclarant ne pas avoir autorité sur la tribu qui est à l'origine de l'affaire. Le plus souvent d'ailleurs, le gouvernement est inexistant. Le pays lésé bombarde inutilement, une ville de la côte ; les auteurs du massacre sont en lieu sûr. La nécessité d'occuper apparaît donc et la colonisation commence. On est, en effet, contraint d'envoyer des colonnes volantes vers l'intérieur du pays. Et l'occupation progresse ainsi en tache d'huile.

En conclusion, il affirmait qu'un peuple civilisé « peut être amené à coloniser un pays à civilisation rudimentaire ou arriérée lorsque l'état de ces pays ne permet pas d'y faire des relations internationales garantissant la sécurité des personnes et la propriété des biens ».

Un gouvernement socialiste placé devant l'agression de Casablanca n'aurait pas pu agir autrement que le gouvernement radical de Clemenceau. Certes, ce gouvernement a agi pour protéger les intérêts capitalistes, c'est vrai pour le moment et en gros seulement « car la puissance d'expansion des peuples civilisés laborieux et industrieux est un fait social ».

La mission civilisatrice qui est aujourd'hui l'occasion de l'intervention sera demain un devoir de la démocratie sociale. Et ceci n'est pas seulement vrai dans l'ordre moral, assuraient les opportunistes. Malgré la socialisation, nos industries auront besoin des produits que notre terre refuse. « Devrons-nous nous incliner devant le droit d'occupation des propriétaires ? » demandaient-ils.

D'ailleurs, écrivait Jaurès dans un article de la Petite République*, il faut tenir compte de la poussée générale des impérialismes coloniaux. Si une puissance, inspirée par les principes démocratiques, refusait de se laisser entraîner dans la voie des conquêtes, son abstention ne diminuerait en rien la somme des crimes et des vols commis dans le cadre de la colonisation. D'autres prendraient sa place et cette nation risquerait d'être dupe tant au sens capitaliste, ce qui ne serait pas un mal, qu'au sens socialiste, ce qui serait plus grave.

1. 17 mai 1896.

« Car chaque nation n'entrera de bon cœur dans l'humanité socialiste qu'à la condition d'exercer sur l'ensemble des choses humaines sous une règle supérieure de justice, une action proportionnée à sa force et à la vigueur de son génie ».

Il faut donc, il doit même y avoir une politique coloniale socialiste.

Le régime colonial est antérieur en fait au régime capitaliste. Il peut prendre fin avant, « c'est sans doute ce qui arrivera pour l'Inde anglaise », écrivait Van der Velde dans la Reçue Socialiste. Le régime socialiste pourra avoir lui aussi ses colonies de peuplement et d'exploitation. « Quand on considère la conquête de l'Amérique et ses conséquences économiques, on ne peut plus voir dans le capitalisme l'origine du système colonial, mais bien plutôt dans ce système l'origine du capitalisme.».

En admettant même, ce que faisaient les opportunistes, que le capitalisme soit à l'origine de la poussée des impérialismes dans le dernier quart du dix-neuvième siècle, il convient de ne pas oublier que les conditions économiques ont évolué. Le capitalisme de 1905 n'est plus celui de 1885.

En 1895, s'ouvre une période de prospérité. Les pays neufs qui voient leur population augmenter bénéficient de moins avantageuses. La culture des pays européens se modernise. L'extraction de l'or augmente avec la découverte des gisements du Transvaal.

Cette situation entraîne un accroissement de la consommation et écarte la menace de surproduction qui avait été à l'origine des expansions européennes.

Leroy Beaulieu, le chef de file du libéralisme français, écrivait le 1er janvier 1908 dans la Revue des Deux Mondes que la conquête marocaine ne paierait pas.

L'Acte d'Algésiras, en instaurant l'égalité économique au Maroc, supprimait du même coup les avantages de la en laissant subsister toutes les charges qui en découlent.

1. Revue socialiste, février 1906.

Il y a donc deux capitalismes, disaient les réformistes. « Contrairement à ce qu'affirment les doctrinaires attardés du marxisme, le capitalisme n'est pas homogène. Il a ses et ses internationalistes » 1. L'un issu directement du régime d'enrichissement par la conquête que fut le monde antique et féodal est protectionniste et impérialiste. Pour lui, la guerre est un moyen de « gaigner ». Cette forme archaïque du capitalisme est dépassée. Le vrai capitalisme, le capitalisme moderne est international.

« Une conquête comme celle du Maroc est une opération d'un autre âge et d'un autre régime », affirmait Leroy Beaulieu.

Le capitalisme n'espère plus rien gagner de la guerre même coloniale dont la menace est coûteuse en Bourse : il attend tout de la paix.

« Mais si le capitalisme n'est pas aussi homogène que le prétendaient les « guesdistes », s'il n'a pas absolument besoin de coloniser pour vivre, c'est toute la doctrine officielle du parti dans ce domaine qui est sujette à révision.

« L'article de Leroy Beaulieu, avouait Fournière, oblige les socialistes à rectifier leur point de vue colonial et leur critiquedu capitalisme ».

Il ne peut pas y avoir de marxisme schématique. Il faut apprendre à distinguer des motifs purement économiques, les causes religieuses, militaires et ethniques des entreprises coloniales.

Quant à la passivité des doctrinaires attardés du marxisme devant l'évolution du capitalisme, elle provient, déclaraient- ils, d'une utilisation inadéquate du matérialisme historique. La conception matérialiste de l'histoire est inutilisable pour la prévision de l'avenir et la détermination des comportements volontaires.

En avril 1908, un mois après cette retentissante étude de Fournière, la Revue Socialiste publiait un article dans lequel A. Bouhey proposait une politique coloniale socialiste.

Certes, les « réformistes » n'étaient pas tous d'accord sur la politique à adopter mais, tous, ils rejetaient l'abandon des colonies. Ils soulignaient l'absence de conscience nationale dans des tribus dispersées et à demi sauvages et craignaient que l'effacement de la puissance colonisatrice ne signifiât pour les indigènes une aggravation de leur exploitation. En effet, dans les circonstances où ils se trouvent, ils ne peuvent constituer une nation libre ; une autre puissance comblerait rapidement le vide laissé par le départ de la France ; ou, en remettant les choses au mieux, le fléau mortel de la guerre entre tribus réapparaîtrait aussitôt. D'ailleurs, malgré ses illusions et ses imperfections, l'ordre du jour de Stuttgart prône une politique de réforme qui ne peut se concevoir que dans l'hypothèse où les colonies continuent à dépendre de la Métropole.

Sur le droit à l'indépendance de tous les peuples également, les « réformistes » étaient unanimes en vertu de la tradition socialiste. Cette indépendance était le but lointain de leur idéal en matière coloniale. Ils reconnaissaient cependant qu'il serait « fou et imprudent de vouloir d'un seul coup émanciper et transformer en citoyens des indigènes qui n'ont que des notions assez vagues sur les droits et les devoirs de l'homme dans la société moderne ».

Ils affirmaient à Stuttgart le devoir pour les socialistes de travailler, « par tous les moyens dont ils disposent, à l'éducation de ces peuples pour l'indépendance ». Mais c'est sur le choix de ces moyens qu'ils divergeaient.

Les uns, avec A. Bouhey, reconnaissaient à la France un rôle de tutrice auprès des populations indigènes. Dans leur esprit, les socialistes devaient réclamer des réformes aussi bien pour les travailleurs des colonies que pour ceux de la métropole.

Mais ces réformes ne devaient pas avoir pour but de consolider par des améliorations partielles le régime colonial. Il s'agissait au contraire de « réduire la colonisation au minimum», en développant l'autonomie des communautés et limitant de plus en plus leur exploitation par le capitalisme. Les socialistes se devaient de veiller à la restitution des terres dont les indigènes avaient été spoliés, à la disparition du travail forcé, au respect de la coutume indigène sans cesse écartée au profit de la loi française.

En dehors de cette action protectrice, les socialistes devaient travailler sincèrement et efficacement dans leur propre pays à la culture intellectuelle et sociale, à l'initiation politique progressive des indigènes. « Car tout en demeurant les champions de l'humanité, les socialistes ne doivent pas mettre les peuples exotiques en retard d'évolution ». Ils affirmaient la nécessité d'éduquer les indigènes, « non pour en faire des Français, ce qui serait une folie sans nom et sans excuse, mais pour en faire des Algériens, des Marocains et des Chinois ». L'assimilation était donc nettement rejetée.

Cependant, le 4 avril 1911 (1), un représentant des vieilles colonies, monsieur Lagrosillière réclamait l'accession à la citoyenneté française « pour tous les indigènes qui, acquérant la culture française, devenaient susceptibles d'occuper des fonctions qui devraient être confiées particulièrement aux indigènes ». Il demandait la suppression des cadres d'indigénat, faute de quoi « la justice ne serait plus française, mais indigène, ce qui n'est pas absolument approprié à notre politique ».

Sur le plan économique, la charge incombait aux socialistes d'éviter que les colonies connussent les errements capitalistes en substituant progressivement l'état aux concessions privées.

« II faut que la France accepte et remplisse dignement son rôle de tutrice autrement beau et avantageux que celui ou de garde chiourme », et Bouhey ajoutait avec une flamme digne de Péguy : « Voyez-vous la France installée à Alger et à Tunis, faisant appel à tout l'Islam pour reconstituer une nationalité autochtone, pour raviver et faire refleurir l'ancienne civilisation arabe... Voyez-vous à Alger une université arabe où l'on enseignerait aux étudiants de Perse, de Turquie, d'Egypte, le droit des peuples et le respect des nationalités.». Quand ces réformes seront accomplies, « la colonisation capitaliste sera vidée de son contenu ». Les indigènes maîtres de leur terre, libres de travailler, de s'administrer, initiés aux avantages techniques, capables d'utiliser leurs moyens de production, n'auraient alors plus grand chose à faire pour conquérir leur indépendance.

1. J. O. du 5 avril 1911.

Mais certains, dont Jaurès, refusaient cette politique dans le cadre national. Ils souhaitaient voir les pays s'orienter vers une sorte de condominium qui exploiterait les richesses d'une colonie déterminée dans l'intérêt international. Ils mettaient en valeur l'intérêt immédiat de la conclusion d'actes comme ceux de Bruxelles ou de Berlin. Ces conventions internationales favorisaient plus que des interventions dans le cadre de la nation, la protection des indigènes, la répression de la traite, la liberté de commerce et l'égalité entre nations. Selon eux, de tels actes fournissaient des points d'appui pour l'orientation de l'opinion publique. Ils devaient aider par la limitation progressive et internationale de capitaliste, les populations indigènes à développer leur autonomie et à préparer leur affranchissement.

Les « réformistes » furent régulièrement mis en minorité aux congrès de Châlons, de Limoges et de Nancy.

Mais à Toulouse, en 1908, la majorité se prononça pour eux avec des nuances verbales.

L'ordre du jour reconnaissait « l'action parlementaire et législative » comme un « devoir essentiel » de la S.F.I.O.

Depuis cette date, les porte-parole du parti à la Chambre des Députés soutinrent cette politique coloniale socialiste que répudiaient les orthodoxes.

« Nous croyons, affirmait H. de la Porte, à la tribune de la Chambre, le 31 mars 1911, que dans la politique coloniale telle qu'elle a été trop souvent pratiquée, il y a eu un manque d'unité et de vue d'ensemble et surtout, pour tous les partis, un manque d'affirmations positives et de théories générales qui, jusqu'à présent, semble avoir été la principale cause de tous les mécomptes et de toutes les surprises ».

L'originalité de Jaurès

Entre les deux courants, orthodoxes et réformistes qui s'affrontaient périodiquement aux congrès nationaux de la S.F.I.O., s'interposait une tendance éclectique dont la préoccupation essentielle était la sauvegarde de l'unité si difficilement réalisée en 1905. Elle s'efforçait de contenir dans un cadre souple tous ces courants opposés tant sur le plan de la doctrine que sur celui de la tactique. Elle conciliait les aspects les plus différents de la pensée socialiste « qui se vivifiait régulièrement dans ces antagonismes persistants ».

Un homme s'imposait comme l'animateur de cette tendance : Jaurès, dont la loyauté intellectuelle et le sens aigu de la discipline démocratique faisaient l'admiration de toutes les fractions du parti depuis le congrès d'Amsterdam.

Sans lui, le courant éclectique eût sombré dans un rôle d'arbitrage stérile, en mutilant l'originalité des tendances. Grâce à lui, au contraire, la synthèse se réalisait et l'unité s'affirmait, non par une série de concessions réciproques qui aurait été fatale à l'efficience du Parti, mais par un approfondissement de la doctrine dans le sens de l’internationalisme.

Jaurès, en effet, était l'homme de deux préoccupations. Il s'attachait d'abord à montrer que le socialisme est un progrès de la pensée et un instrument de civilisation. Cette certitude le conduisit à accepter une certaine colonisation pacifique.

Il était, d'autre part, obsédé par la menace que la guerre faisait courir à l'humanité. Ceci explique pourquoi l'aspect international du problème colonial retenait son attention.

Avec lui, la politique coloniale socialiste sort du domaine économique où l'avait confinée les critiques marxistes, dépasse le stade des « garanties d'existence » opportunistes, et s'insère dans le cadre d'une vaste politique internationale dont Jaurès se montra le plus ardent défenseur.

Dès 1896, dans un article de la Petite République, Jaurès posait en principe que les socialistes devaient « veiller à ce que les rivalités coloniales n'engendrent pas la guerre ».

1. Op. cit.

Certes, les marxistes admettaient que le colonialisme ajoutait une menace de guerre à toutes celles qui assaillaient déjà l'humanité. P. Louis analysait les raisons générales de cette menace supplémentaire. Il y relevait l'extension de la marine et des armements, la multiplication des points de frictions entre états souverains, la détérioration et l'exaspération croissante de l'esprit public. Mais tout ceci, pour les « orthodoxes », n'était qu'un chaînon, secondaire sinon accessoire, dans leur argumentation.

Pour Jaurès, au contraire, c'est le risque de conflit qui était l'essentiel ; c'est lui qui l'incitait à suivre au jour le jour l'effort colonial de la France au Maroc. Il demandait aux socialistes du monde entier un grand effort de loyauté et de courage pour « blâmer les prétentions excessives de leur pays, celles qui dépassent l'effort accompli, l'énergie dépensée ». Il regrettait que « par hostilité systématique et théorique », ses camarades du parti ne se soient pas penchés sur le problème et qu'ils aient laissé le monopole des informations coloniales » « à la presse chauvine ou capitaliste qui crée des légendes fâcheuses pour la paix. ».

L'échange d'informations sérieuses entre les socialistes des pays engagés dans la course coloniale devait dans son esprit limiter les risques encourus.

C'est essentiellement l'aspect international que Jaurès retint dans ses interventions à la Chambre à propos de la conquête du Maroc. Certes, l'entreprise s'était heurtée dès l'origine à l'hostilité de la classe ouvrière qui détestait par principe les conquêtes coloniales. Mais ici le cas était plus grave encore que pour Madagascar ou le Tonkin. La France se heurtait directement au Maroc à des intérêts allemands.

Que de ces antagonismes naquit un conflit entre les deux nations, voilà ce que Jaurès redoutait par dessus tout. Et à ses côtés intervinrent des députés socialistes de toutes les tendances de Vaillant à Pressensé, unis pour éviter à l'Europe et au monde une catastrophe sans précédent.

Ainsi, sous l'impulsion et la haute autorité morale de Jaurès, l'action des parlementaires socialistes passa de la critique coloniale pure et simple à la défense de la paix. Bien mieux, les tendances réconciliées mirent au service de cette cause tout l'arsenal d'arguments qu'elles utilisaient en dehors de l'Assemblée pour faire prévaloir la thèse marxiste ou le point de vue opportuniste.

La conséquence en fut que le groupe parlementaire socialiste se caractérisa avant comme après 1908 par une unité doctrinale que le parti ne connaissait pas en réalité. Alors que dans les Congrès, la majorité se déplaçait des « guesdistes », aux « réformistes », la politique coloniale que le parti socialiste défendait à la Chambre n'était ni guesdiste, ni réformiste, mais « jauressiste », mais internationaliste. En réalité, on peut à peine parler ici de politique coloniale ; il serait plus juste de dire que ce dont il est question, c'est de politique internationale.

Le 6 décembre 1906, Jaurès interpellait le gouvernement sur les raisons pour lesquelles il préparait une action au Maroc (l'envoi d'une escadre française) avant la ratification des accords d'Algésiras : « Vous me dîtes, tonnait-il, que vous voulez protéger vos nationaux ! Je reconnais bien là le sophisme avec lequel toutes les aventures ont été couvertes à l'origine : c'est pour protéger nos nationaux ou nos intérêts nationaux que l'expédition mexicaine a été entreprise. Alors là aussi vint une heure où le drapeau était engagé ». Il accusait le gouvernement de violer ainsi l'acte d'Algésiras avant même qu'il soit ratifié. Par la suite, Jaurès intervint sans se lasser pour faire respecter ces accords que l'unanimité de la Chambre, y compris les socialistes, avait approuvés.

Le 24 janvier 1908 en particulier, il réitérait ses avertissements. Abd El Aziz avait été chassé de Marrakech le 12 août 1907, de Fez le 3 janvier 1908. Mecknès et Ouezzam avaient proclamé sultan Moulay Hafid. Le général d'Amade s'était hâté d'occuper Settat, carrefour stratégique situé à l'extrême limite de notre zone.

« Si les Marocains affluent à Settat par dizaines de mille, prendrez-vous », demandait-il, « la responsabilité de fixer au général d'Amade les limites de son action ? Vous ne le pourrez pas et cependant, s'il est entraîné jusqu'à Fez, c'est le problème diplomatique qui reparaît tout entier ».

Le même jour, il dénonçait l'incompatibilité entre l'acte d'Algésiras et le traité secret franco-espagnol dont il affirmait l'existence. Il demandait instamment à la Chambre de ne pas prendre « la redoutable responsabilité d'imposer Abd El Aziz aux Marocains ». Si on veut le soutenir d'une manière ou d'une autre, disait-il en substance, c'est l'ensemble des signataires qui doit le décider et non une nation isolée. Devant du gouvernement, il déclarait le 19 juin 1908 : « La première erreur, c'est d'avoir pris parti en droit et en fait entre les deux hommes qui se disputent la suprématie du Maroc ». La France n'a pas de lien de droit avec la personne d'Abd El Aziz, sauf dans la mesure où il représente la souveraineté marocaine.

L'antimilitarisme de Jaurès orientait vers les généraux les attaques qu'un Vaillant réservait aux financiers. Il avait tendance à ne voir dans les entreprises coloniales que les entraînements des chefs militaires. « Ils ne sont que trop portés, disait-il, en cette affaire marocaine comme en bien d'autres, à dépasser les instructions du gouvernement, la volonté du parlement et de la France ».

Le 18 janvier et le 9 février 1908, il montrait dans l’Humanité l'inquiétude gouvernementale devant l'action entreprise à Settat. « Visiblement, le général d'Amade s'est dit qu'il mènerait les ministres où il voudrait et il les engage plus vite que ceux-ci ne voudraient ».

Le 29 février, il accusait Pichon, ministre des Affaires « Vous sentez, disait-il, que vous ne pouvez vous engager à fond au Maroc sans vous heurter à la résistance de la France, mais vous n'avez pas le courage d'arrêter vos chefs qui, eux, sont emportés par la tentation perpétuelle de la tactique ».

Vaillant s'en prenait plus particulièrement aux capitalistes. Mais il demeurait cependant dans la ligne de l'action par Jaurès pour la sauvegarde de la paix. Le 12 novembre 1907, lors du bombardement de Casablanca, il réclamait avec instance au gouvernement de ne pas fournir à l'Allemagne des motifs, ni des prétextes d'intervention. Il stigmatisait la campagne d'excitation entreprise par les syndicats marocains, français et allemands. Il montrait « que les dangers de conflit ont tenu surtout à cette concurrence de la spéculation et industrielle des deux syndicats aux prises pour du Maroc ».

En effet, si Jaurès et, derrière lui, tout le groupe socialiste dénonçaient si véhémentement l'action des généraux ; si Vaillant, Pressensé et Sembat s'acharnaient à montrer les provocations capitalistes, c'est que les menaces de conflits se précisaient. Dans son interpellation du 24 janvier 1908, Jaurès rappelait à la Chambre : « J'ai toujours essayé de prévenir toute action militaire de la France au Maroc et toujours tenté de mettre en garde notre pays contre les risques de conflit qui pouvaient surgir avec l'Allemagne d'une certaine politique ».

Cette politique, d'ailleurs, était, dans son esprit, non périlleuse pour la paix mais néfaste pour la France.

« Si vous laissez l'Allemagne en dehors de l'action elle reste juge, elle reste arbitre. C'est à elle que, peut- être demain, le sultan fera appel ».

Quelque temps plus tard, il accusait le gouvernement de faire le jeu de l'Empire militaire « car on dit aux ouvriers allemands : Pendant que vous demandez la paix, la démocratie, le suffrage universel, le gouvernement du peuple par le peuple, de l'autre côté de la frontière, il y a des hommes qui se remettent à jouer du clairon ».

Le 18 janvier 1909, Jaurès demandait à nouveau que la France fit au Maroc « œuvre de conciliation et de désintéressement pour préparer une détente franco-allemande ». Il enregistrait avec satisfaction certains symptômes tel que l’arbitrage de l'affaire des déserteurs de Casablanca par la cour de La Haye. Il citait en exemple la requête adressée par Hausman représentant les démocrates du Sud au chancelier : « Renonçons à l'égard de la France à toute politique boudeuse et chicanière et essayons de préparer avec elle un traité plus large d'arbitrage ».

A la fin de cette mémorable séance où la thèse trouvait son plein épanouissement, Jaurès proposait l'ordre du jour suivant qui traduit parfaitement ses préoccupations : « La Chambre résolue à mettre un terme à l'expédition marocaine et à établir entre la France et le Maroc indépendant des relations d'équité et de paix, invite le gouvernement à retirer les troupes d'occupation. Et en outre, constatant avec joie que des incidents suscités par les événements marocains ont pu être heureusement dénoués par l'arbitrage international, elle invite le gouvernement à proposer à tous les peuples à la cour de la Haye un traité permanent d'arbitrage intégral ».

Dans ces conditions, Jaurès ne pouvait que regarder d'un œil favorable la convention conclue entre la France et l’Allemagne, le 4 novembre 1911, pour « la délimitation de leurs possessions respectives en Afrique Equatoriale », faisant suite à l'accord du 9 février 1909 dans lequel le gouvernement impérial reconnaissait les intérêts politiques de la France au Maroc. Après des tractations entre financiers et industriels, la convention réglait pacifiquement l'affaire marocaine au prix d'importantes cessions territoriales en Afrique noire.

Mais l'abandon par la France d'importants territoires au Congo qui, pour la majorité gouvernementale, était « le prix du protectorat marocain », représentait pour Jaurès la rançon de la paix. « Nous l'examinerons, disait-il, comme un instrument de paix, avec le souci d'en assurer, d'en prolonger et d'en agrandir l'efficacité pacifique ». Mais certains de ses amis, bien que faisant passer au premier plan les mêmes considérations pacifiques que lui, n'apportaient pas une adhésion sans restriction. « Nous voterons le traité, disait Sembat, dans la pensée qu'il faut y voir une promesse de futur. Cette considération, la plus puissante de toutes pour les socialistes, doit prévaloir sur tous les scrupules qui nous conseilleraient de le rejeter par aversion pour les entreprises coloniales au Maroc ». Il est vraisemblable que cette considération n'était pas la plus puissante pour tous les socialistes puisqu'une forte minorité du groupe socialiste vota avec Guesde contre le traité ou se réfugia dans l'abstention. Compère Morel en donna les raisons à la tribune : « Nous nous abstenons dans le vote, car les traités qui évitent la guerre peuvent la déchaîner demain ; et en tous cas, nous engagent à fond dans une politique de conquête coloniale ruineuse que nous n'avons jamais cessé de dénoncer au pays ».

Bracke, tout en aboutissant au même résultat, donnait à son refus une explication différente : « Nous ne pouvons pas voter l'accord, car il ne cède pas seulement des territoires, il cède des populations ».

Pour la première fois, le groupe parlementaire socialiste se divisait sur un vote d'une importance capitale.

Le point de vue internationaliste de Jaurès entrait en conflit avec l'anticolonialisme des « guesdistes ».

1. Études socialistes, 1er juillet 194 7.

Tant que la lutte contre la guerre avait permis de dénoncer les dangers de la colonisation, le groupe socialiste avait suivi unanimement Jaurès. Mais dès l'instant où un accord tout en écartant les risques de conflit, rendait possible une action de la France au Maroc, l'opposition des tendances reparaissait. On devait retrouver cette opposition quelques années plus tard à propos de la lutte contre la guerre imminente.

Jaurès et Vaillant se ralliaient à la motion de Keir Hardie et prônaient la grève générale.

Pour Guesde, au contraire, « le mouvement de la classe ouvrière était la seule véritable opposition aux conditions permanentes créatrices de guerre ». Là aussi se traduisait l'antagonisme entre l'idéalisme pacifiste et le marxisme le plus orthodoxe.

Ainsi, l'action parlementaire du parti socialiste abandonnait peu à peu la ligne de la stricte doctrine. Elle s'inspirait de plus en plus de considérations d'ordre international et faisait de la politique coloniale un pion sur l'échiquier de la paix.

« Le XXe siècle, écrivait Bracke, c'est le commencement de la période de guerre et de révolution. C'est ce moment là qui explique l'importance qu'a prise la personne de Jaurès et ce qu'elle représentait : la politique internationale considérée à la fois comme rendant possible à la classe ouvrière de combattre la guerre, de préparer la paix ».

Mais dans l'esprit de Jaurès, les actes internationaux ne devaient pas avoir pour seul but de régler des conflits pour la paix.

Il estimait que les socialistes devaient marquer de plus en plus « d'un caractère international les principales forces que se disputent avidement les peuples ».

Il conseillait de s'inspirer, pour régler des litiges comme ceux qui s'élevaient à propos du Nil, de réalisations comme la libre navigation sur le Danube ou l'usage international du canal de Suez.

On aurait ainsi fait d'une pierre deux coups : en écartant les risques de guerre et en faisant profiter le monde entier des richesses qu'il contient.

Cette solution était d'ailleurs la seule qu'il pût logiquement adopter sans manquer ou à sa doctrine ou à son idéalisme.

Jaurès, en effet, concevait le socialisme essentiellement comme un progrès de la pensée et un instrument de civilisation. Aussi ne refusait-il pas toutes les formes de la colonisation. « Nous souhaitons plus que personne, proclamait-il le 1er mars 1908, au manège Saint-Paul, l'universelle dpénétration es peuples, mais non par la violence, les rapines et les meurtres ». Dès 1903, il affirmait les droits de la France au Maroc. « Je suis convaincu, disait-il, que la France a, au Maroc, des intérêts de premier ordre ; je suis convaincu que ces intérêts lui créent une sorte de droit ... Oui, il est à désirer dansl’intérêt même des indigènes du Maroc comme dans l'intérêt de la France, que l'action économique et morale de notre pays s'y établisse et s'y prolonge. L'occupation morale du Maroc par la France sera un prolongement de la généreuse politique arabe qu'il faut développer en Algérie ». Cette « généreuse politique » qu'il souhaitait voir développer, c'était un peu la pénétration pacifique de Lyautey, la conquête des cœurs de Pavie.

« Faites une politique de patience », disait-il le 24 janvier 1908, « une politique à longue échéance. Si vous aviez appliqué à vous ménager de proche en proche des amitiés parmi les tribus, si vous aviez appliqué à conquérir par des bienfaits le cœur de vos millions d'Arabes d'Algérie, une faible partie des énergies, des volontés, des sommes que vous avez peut-être dépensées maintenant dans l'aventure marocaine, alors oui, c'était peut-être cette pénétration pacifique dont on a si dénaturé et faussé le sens ».

Le 14 décembre 1911, il défendait encore une fois la politique obscure, la politique efficace en montrant dans quel sens elle aurait pu s'exercer. Exposant la puissance de la France et la longue frontière algérienne, il affirmait qu'on aurait pu lentement et discrètement faire pénétrer au Maroc l'influence française et la civilisation européenne. « Déjà, dans les ports, se multipliaient les écoles d'Europe et les écoles de France. Déjà, les commerçants du rivage nouaient des contrats d'exploitation agricoles avec les Marocains de l’intérieur et vous auriez pu, intéressant aux œuvres de la France et les tribus et le Makhzen, pousser de proche en proche les marchés, les voies de communication venant de l'Algérie ».

Cette mission civilisatrice, qui répondait aux intérêts bien compris de la France et des indigènes, était pour Jaurès indispensable à la formation de la société future. « Chaque nation n'entrera de bon cœur, écrivait-il dans cet article de la Petite République qui résume sa position coloniale, dans l'humanité socialiste qu'à la condition d'exercer sur l'ensemble des choses humaines, sous une règle supérieure de justice, une action proportionnée à sa force et à la vigueur de son génie ».

Mais l'idéalisme de Jaurès se heurtait ici au matérialisme historique de la doctrine marxiste.

Certes, il acceptait avec discipline la doctrine coloniale de son parti. Mais sous cette soumission politique perçait une légère irritation. « C'est entendu, nous réprouvons la politique coloniale parce qu'elle gaspille des richesses et des forces, parce qu'elle est la conséquence la plus déplorable du régime capitaliste, parce qu'elle se complique d'une exceptionnelle corruption ». Mais il se demandait si des formules d'avenir pourraient lui faire rebrousser chemin.

« Nous connaissons la grande loi d'évolution qui domine et conduit l'histoire ; et le principe capitaliste épuisera ses conséquences avant de céder au principe socialiste ». Cependant, croyant avec Marx et Engels en la mission historique du prolétariat moderne, il était persuadé que se borner à une sorte de déclaration dogmatique réprouvant la colonisation, serait faire œuvre vaine et même néfaste.

Jaurès se trouvait dans la situation décrite par Fournière.

La doctrine marxiste qui lui faisait une obligation de rejeter toute forme de colonisation se heurtait de front avec la tradition de 1789 et son idéalisme qui le poussaient à accepter la colonisation civilisatrice. De cette contradiction, les orthodoxzs sortaient par une protestation verbale qui stigmatisait les crimes du colonialisme. Mais ils se heurtaient alors à une nouvelle opposition entre leur idéal d'émancipation et la réalité du retard politique et social des indigènes. Ils en étaient donc réduits à la critique stérile que leur reprochaient les réformistes. Ceux-ci préconisaient une politique de réforme et d'éducation des indigènes. On pouvait alors leur reprocher de « se laisser entraîner sans résistance par l'évolution que l'on se proposait de maîtriser ».

Jaurès plaçait le problème sur un plan totalement différent. La contradiction entre ces deux sources d'inspiration qui lui interdisaient également le désintéressement et le colonialisme l'amenèrent à formuler une doctrine d'internationalisation des forces économiques.

revue d'histoire d'outre-mer 16

En janvier 1906, Jaurès donnait dans la Revue Socialiste son point de vue sur les difficultés marocaines. Selon lui, les socialistes devaient désirer que le sort du Maroc soit réglé à Algésiras par un accord entre toutes les puissances. Il pensait que cette solution diminuerait le nombre des points de friction entre l'Allemagne et la France. Il affirmait qu'ainsi et sans s'en douter, les gouvernements préluderaient « à l'organisation méthodique et par mesures internationales du système colonial de l'avenir ».

Cette colonisation socialiste ne serait pas faite de conquête « nationale et d'exploitation protectionniste » mais de sécurité publique, de civilisation par contact et de mise en valeur économique du « pays encore en arrière de la civilisation.» Jaurès estimait qu'il incombait aux partis socialistes de contraindre les gouvernements à commencer cette tâche (1) qui serait achevée par « l'Internationale Socialiste ».

C'est dans cet esprit que les socialistes votèrent le projet de loi portant approbation de l'acte d'Algésiras. Par la suite, de 1906 à 1911, ils se montrèrent les plus ardents défenseurs de l'esprit de l'acte.

Ils accusèrent le gouvernement de prendre parti dans les rivalités intérieures du Maroc en violation de l'acte. Ils dénoncèrent l'incompatibilité entre cet acte et le traité secret franco- espagnol, entre cet acte et une intervention isolée de la France.

Conclusion

Dans cette période où l'unité, proclamée en droit, doit être réalisée en fait, le parti socialiste se heurte en matière coloniale à une double opposition entre la doctrine et sa tradition, entre l'idéal et le réel. Chaque tendance propose sa solution. En réalité tous les socialistes sont d'accord sur deux idées. Ils pensent tous avec David que « toute nation doit accomplir le « Chemin de Croix » du mode de production capitaliste » (2) et ils constatent avec Fournière «l'arrièrement politique et social des indigènes ».

1. Si les gouvernements ont pu la commencer, c'est parce que à ce qu'affirment les doctrinaires attardés du marxisme, le capitalisme n'est pas homogène. Il a ses nationalistes et ses

2. Stuttgart, 1907.

La différenciation de leur attitude en face de la colonisation vient de conceptions opposées du capitalisme. La tendance inspirée du marxisme orthodoxe affirme l'homogénéité du capitalisme, sa disparition inéluctable et l'avènement de la société socialiste.

En conséquence, elle attend la réalisation d'un certain nombre de conditions objectives : concentration du capital, crises cycliques de surproduction, prolétarisation des classes moyennes, nécessaires à la révolution libératrice. La colonisation hâte la venue de ce jour en favorisant la réalisation de ces conditions. Par rapport à elle, les socialistes n'ont qu'à tirer parti des scandales qui en découlent, des aggravations de crise qui en résultent, pour informer le public qui viendra alors grossir les rangs du parti.

La tendance réformiste, au contraire, démontre que l'action contre les crimes coloniaux, exigée par la tradition, est possible.

En effet, le capitalisme n'est pas homogène. Il a ses nationalistes et ses internationalistes pour qui une menace de guerre est coûteuse en Bourse. Cette dualité du capitalisme se traduit sur le plan parlementaire par l'opposition des protectionnistes et des libéraux. Grâce à cette division, les socialistes ont la possibilité de faire prévaloir une politique de réformes en matière coloniale (comme dans tous les autres domaines d’ailleurs).

Mais la tradition qui inspire cette politique protestataire, exigerait l'émancipation des indigènes et leur accession à la jouissance des droits civiques complets. Or, on se heurte ici au retard politique et social de l'indigène et à l'impossibilité de le transformer en citoyen d'une société moderne du jour au lendemain. Les réformistes sont donc conduits à admettre une politique de « sauvegarde d'existence » et à accepter pour le reste la colonisation telle qu'elle existe. « Ils se laissent entraîner, écrivait Guesde (1) dans le Socialisme, par la révolution capitaliste qu'ils se proposaient de maîtriser.

Cette divergence d'opinions entre orthodoxes et réformistes ne se manifesta d'ailleurs que dans les congrès nationaux et internationaux.

1. Sous le pseudonyme de Parvus, 9 oct. 1907.

A Stuttgart, en 1907, le débat sur la politique coloniale met aux prises les partisans de la traditionnelle flétrissure socialiste de la barbarie coloniale, la condamnation de l'idée même de la sujétion des races dites inférieures et ceux qui estimaient que le socialisme international devait, suivant l'expression du rapporteur Van Koll, « renoncer au point de vue purement négatif ». Les opportunistes, vainqueurs à la commission, furent battus devant le congrès lors du vote par nationalités par 127 voix contre 108 et 10 abstentions.

La France était représentée par huit orthodoxes dont Bracke, et douze opportunistes dirigés par Rouanet.

Cependant, malgré cette division, la motion finale, qui maintenait la balance égale entre marxistes orthodoxes et réformistes, emportait l'adhésion quasi unanime du congrès. Elle déclarait que « les élus socialistes ont le devoir de s’opposer irréductiblement dans tous les parlements à ce régime d'exploitation à outrance et de servage qui sévit dans les colonies existantes ». Mais elle reconnaissait qu'il était du devoir des parlementaires socialistes d'exiger « des réformes pour améliorer le sort des indigènes, en travaillant à l'éducation de ces peuples pour l'indépendance ».

En réalité, l'action parlementaire et législative du parti fut très différente de celle qui était ainsi proposée. La personnalité de Jaurès et ce qu'elle représentait orientèrent cette action dans le sens d'un apaisement international des esprits. Ce qui ne concernait que de très loin la politique coloniale.

En fait, dans toute cette période, aucun socialiste n'a envisagé la politique coloniale comme une réalité en soi. On l'a toujours examinée en fonction des nécessités de la politique métropolitaine ou de la politique internationale.

Les « orthodoxes » ne voulaient y voir qu'une séquelle du capitalisme.

Les « réformistes », qu'une nécessité vitale pour un peuple civilisé.

Jaurès ne s'y intéressait que dans la mesure où la paix était en jeu. A aucun moment, les socialistes ne se sont souciés des aspirations des peuples intéressés (1); à aucun moment, ils n'ont eu conscience des mouvements nationaux qui se préparaient; à aucun moment, on n'a eu l'idée que « les colonies avaient cessé d'être des réserves de l'impérialisme pour devenir des réserves de la révolution prolétarienne 2 ».

1. Hormis peut-être le cas isolé de Légitimus : remplacer la lutte de races par la lutte de classes.

La politique socialiste, en matière coloniale, était conçue pour et par le prolétariat de la métropole : forme marxiste du pacte colonial.

R. Thomas.

2. Phrase de Staline cité par J. Bruhat (op. cit.).

 

 

 

 

 

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